Synopsis :
Lucy est une entremetteuse professionnelle. Particulièrement douée dans son travail, une question demeure. Qui conviendrait à la Reine du matchmaking ?
Commentaire :
Celine Song au petit soin
Conformément au genre des comédies dramatiques, la mise en scène de Celine Song est sobre. Toutefois, cela ne signifie pas que la réalisation est paresseuse. En plus d'être fonctionnelle, quelques petites intentions rendent l'ensemble très élégant. Il y a d'une part un petit montage parallèle avec la préhistoire pour signifier l'intemporalité du sentiment amoureux. Cela paraît presque superflu au récit mais montre tout de même une volonté de réaliser un film de cinéma. D'autre part, plusieurs regards caméra viennent interpeller le spectateur pendant les rendez-vous professionnels de Lucy, ce qui montre que les dialogues sont plus que de simples champs - contre-champs. La mise en scène, centrée autour des protagonistes, parvient parfaitement à inclure ou séparer les personnages selon le propos narré. Seul regret, le triangle amoureux manque peut-être d'interactions à trois, le film privilégiant les scènes à deux. La tension dramatique est alors plus faible que ce à quoi on pourrait s'attendre. Concernant les décors et costumes, ils sont de grande qualité et permettent l'immersion dans le New York bourgeois. Rien n'est révolutionnaire mais la technique est dans l'ensemble de qualité. A la musique, Daniel Pemberton réalise un discret travail d'accompagnement.
Les thématiques : l'amour plus fort que le matérialisme ? [Spoilers]
Le titre renseigne sur la thématique, mais précisons qu'il s'agit bien ici du matérialisme au sens de l'attachement à un bien dans le système capitaliste et non du matérialisme philosophique qui est l'inverse de l'idéalisme. Le personnage de Lucy est le symbole du système capitaliste qui donne de la valeur aux individus en fonction d'un certain nombre de critères. Trouver l'âme-sœur est donc une question mathématique, le plus simple étant de favoriser l'endogamie pour limiter le nombre de variables problématiques. La question est toutefois avant tout financière puisque l'argent permet de changer certains caractères physiques (cheveux et taille pour les hommes, visage, seins et IMC pour les femmes) et donc permet de gagner de la valeur sur le marché des célibataires. Là où le film est intéressant est qu'il montre que chaque genre demande des critères presque impossibles à satisfaire (dans son ensemble). La critique du capitalisme va avec une critique du patriarcat (les deux étant néanmoins liés) puisque les hommes recherchent des femmes beaucoup plus jeunes qu'eux (question de fertilité mais aussi de "péremption" de la beauté de la femme, les hommes perdant moins de valeur que la femme avec l'âge). Il s'agit donc d'une description assez crue mais juste de la réalité.
Harry (Pedro Pascal) a tout de l'homme parfait selon ces critères, il apporte le confort matériel. John (Chris Evans) est à l'inverse, il est le loser et ne vaut rien dans ce monde. On ajoutera tout de même qu'en tant que blanc et bel homme, il part avec des avantages indéniables que le film ne souligne pas. Evidemment et de manière très convenue, Lucy se rend compte qu'elle sera plus heureuse avec l'homme qu'elle aime, John, cette dernière privilégiant l'amour à l'argent. L'ensemble est toutefois très idéaliste et simpliste puisque Harry paraissait être un homme très bien et gentil avec de l'esprit (au-delà de sa richesse) alors que John paraît parfois presque instable et son amour presque obsessionnel et donc malsain. Pourtant Lucy fait le choix de John car l'amour, valeur et sentiment indépassable doit triompher.... Ce revirement s’inscrit dans une logique très idéaliste, presque naïve : Harry est pourtant présenté comme un homme bien, sincère et généreux, tandis que John frôle parfois l’instabilité émotionnelle, son attachement confinant à l’obsession.
Le film assume ce romantisme jusqu’au bout : Lucy est prête à tout quitter, y compris son emploi, pour vivre modestement avec John. Ce choix, bien qu’émouvant, semble déconnecté des réalités sociales : un minimum de stabilité matérielle étant essentiel au bonheur. D’autant plus que le film prétend inscrire l’amour dans une universalité anthropologique, remontant jusqu’aux premiers hommes. Or, imaginer que les femmes des premières tribus vivaient un amour libre et égalitaire relève du fantasme : la réalité des sociétés primitives était souvent autrement brutale. Le mythe rousseauiste a vécu. Le film verse ainsi dans un idéalisme un peu bourgeois et une vision manichéenne : le capitalisme et ses dérives d’un côté, l’amour pur et éternel de l’autre.
En définitive, Celine Song s'appuie sur un casting 5 étoiles pour délivrer une histoire très convenue. Plus que le propos, ce sont Dakota Johnson, Chris Evans et Pedro Pascal qui tirent le film vers le haut. Ironie du sort : ce sont les stars, donc le capital symbolique du film, qui deviennent son principal argument — une réalité bel et bien... matérialiste.
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