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mercredi 15 juillet 2026

L'Odyssée

 


Synopsis :

Ulysse est l'architecte de la victoire de Troie. Reconnu de tous les rois grecs, il entreprend désormais le retour à Ithaque. Toutefois, il porte la culpabilité des atrocités commis dans la ville martyre. Il a par ailleurs courroucé certains dieux en usant de sa ruse. Le retour à Ithaque se révèle alors être un vrai périple...  

Commentaire :

Nolan et le refus de linéarité

Christopher Nolan s'attaque un monument de la culture mondiale : l'Odyssée, récit mythologique grec attribué à Homère. C'est la première fois que Christopher Nolan s'attaque à ce genre, lui qui a réussi dans tous les autres genres auparavant (cela allant du bon au chef d'œuvre). Toutefois, pour celui qui aime le crédible et le réalisme, ce genre peut poser à un problème. Exit alors les dieux et la magie classique, sans pour autant aller jusqu'au Troie de 2004 qui était un péplum historique sans surnaturel. Etant donné la nature de l'Odyssée, Nolan doit composer avec une part de surnaturel. Cela donne des scènes moyennement réussies puisque Nolan semble logiquement se désintéresser de la plupart de ces scènes du périple d'Ulysse. Ainsi, la fameuse scène avec le cyclope Polyphème n'offre pas à voir la mètis d'Ulysse (la ruse), puisqu'Ulysse ne parle pas avec le cyclope.  De même, les différentes étapes du voyage d'Ulysse apporte peu de choses au récit, que cela soit les Lestrygons (les géants en armure au design particulier) ou les monstres marins au CGI douteux. Nolan s'en sort mieux sur certains design avec une mise en scène horrifique du body horror, en particulier pour la scène de Circé ou bien pour le cyclope. Toutefois, Nolan réussit vraiment son récit pour les scènes de Troie ou d'Ithaque, c'est à dire les scènes les plus politiques de l'œuvre, pouvant faire émerger une morale universelle. Ces deux scènes se trouvent en deuxième partie de récit, que cela soit la résolution à Ithaque ou bien même la guerre de Troie (le récit chez Nolan n'est pas linéaire, comme bien souvent dans ses films). La deuxième partie du film est donc la partie la plus réussie puisqu'il s'agit de la partie qui l'intéresse et qui lui offre de la matière pour son message. La première partie souffre en revanche d'un montage très rapide, qui enchaîne les flashbacks sans que le récit ne puisse se poser. Les plans sont particulièrement courts, parfois pas plus de 2 ou 3 secondes pour des dialogues très explicatifs. La mise en scène ne dit rien du film et est purement fonctionnelle. Se refusant à la linéarité, les scènes s'enchainent sans lien évident. L'entremêlement des timelines embrouille le récit plus qu'il ne crée de la tentation (sauf pour la fin réussie).

Les performances d'acteur brille avant tout deuxième partie, les acteurs, étant incapable de s'exprimer dans un montage trop rapide qui ne permet pas de mettre en relief les temps forts. La mise en scène très narrative peut heureusement s'appuyer sur de belles lumières naturelles, des décors naturels, ou sur une très belle photographie. Le tout est emmené par une bande musicale assez lourde de Ludwig Göransson, omniprésente et répétitive de part ses percussions. Quelques leitmotivs comme celui d'Ulysse sont réussis. Il n'y a toutefois pas de belles partitions orchestrales. Le bilan technique est donc en demi-teinte, avec un savoir faire certain mais sans réelle poésie, tout du moins dans la première partie de l'œuvre. 

Des choix artistiques intemporels... et sans repère ?

Adapter les grands mythes posera toujours question, ces derniers pouvant être interprétés de mille et une façons et constamment retravaillés. Pour autant, ces mythes intemporels restent marqués par leur origine. Il s'agit ici d'un récit grec avec des héros et des dieux grecs. Et Nolan ne choisit pas de s'en détacher totalement. Pour autant, il cherche à amener une nouvelle vision du récit homérique (pour ne pas dire une vision américano-hollywoodienne). Cela se voit au niveau des costumes, des décors ou du casting. Ainsi, certaines armures semblent tout droit issues des comics (Agamemnon) ou d'un récit d'heroic-fantasy (les Lestrygons), très loin de la minutieuse recherche des costumes de l'ère pré-archaïques grecs pour le film Troie. Il en va de même au niveau des décors. Les temples et les statues sont blanches, ce qui est une vision édulcorée de l'Antiquité grecque qui était en fait très colorée. De même, les palais du film sont déjà en ruine, renvoyant à notre vision actuelle de cette période. Certains décors en Méditerranée sont réussis, mais d'autres sont étrangement très sombres (choix de la colorimétries). Certaines scènes sont d'ailleurs tournées en Ecosse ou en Islande pour des lieux particulier (les enfers), ce qui est singulier alors qu'Ulysse se cantonne à la Méditerranée lors de son voyage (cette mer est le symbole du monde connu chez les Grecs, cela ouvrant des horizons pour l'interprétation). Pour prolonger cette idée, Nolan choisit de représenter la galère homérique par un drakkar, ce qui montre que Nolan choisit de délaisser une ambition qui s'approcherait d'une réalité pseudo-historique pour une approche voulant s'appuyer sur un imaginaire très vague du passé, peut-être pour faciliter le ressenti du public actuel sur un imaginaire présupposé. Nolan choisit une direction artistique qui parle donc avant tout à notre monde présent. Cela peut toutefois poser question chez le maître de la minutie, chez qui il était possible de tracer l'origine d'un boulon dans la batmobile ! 

Le choix du casting cosmopolite renforce cette impression de relecture et d'actualisation. Le casting doit parler au public mondial en délaissant les origines grecques du mythe. En faisant ce choix, Nolan dépolitise aussi la question ethnique alors qu'il aurait été possible de jouer par exemple sur la fétichisation d'Hélène, beauté exotique et rare dont se jalousent les hommes. Ainsi, Nolan semble vouloir actualiser le récit et le réinterpréter tout en restant très timide puisque sur le fond, la question ethnique est dépolitisée, les personnages principaux sont blancs et le rôle des femmes n'est pas amplifié (Pénélope est la femme, Calypso l'amante, Athéna la personnalisation de la culpabilité qui le guide - l'infirmière dans un sens). Le film ne passe pas le test de Bechdel. En apparence et en cosmétique, le film est cavalier, mais sur le fond, il est très classique. Quitte à vouloir diluer l'origine grecque, peut-être aurait-il fallu aller au bout de l'ambition pour un faire un film audacieux, retravaillant véritablement un récit qui se veut intemporelle. Il y a une impression de projet bâtard dans son univers.

L'Odyssée et Ulysse, miroir de notre humanité et miroir de notre époque

Si le film réussit sur un point, c'est sur ses thématiques. Et c'est bien là l'important, chaque conteur de l'Odyssée pouvant faire passer le message qu'il désire. Le génie et la ruse d'Ulysse sont plutôt laissés de côté (voir la scène du cyclope). Ou plus exactement, la ruse d'Ulysse, dans une vision presque romaine, est vue comme une arme sournoise avec des conséquences lourdes. Nolan s'intéresse non pas au génie d'Ulysse mais aux conséquences de son utilisation. Ulysse contourne les règles par sa roublardise. Il n'est pas Achille, le héros courageux, il est Ulysse, celui qui trompe. Il contourne les problèmes et en cela, il contourne la volonté des dieux. Ainsi, le cheval de Troie, qui est un présent à Athéna, permet de vaincre les Troyens en jouant sur leur respect envers les dieux. Ces derniers accueillent en effet le cheval à l'intérieur de murailles comme le veut la tradition. Ainsi, Ulysse est la cause de la chute de Troie. Il est celui qui permet à Agamemnon d'atteindre ses ambitions impérialistes et de détruire la cité réputée invincible. Ulysse qui tenait à faire respecter la loi de Zeus (la xenia) chez lui devient celui qui triomphe en bafouant la volonté des dieux, c'est à dire les règles de civilité. En ne respectant plus les règles des dieux, il devient un barbare et est puni en ne pouvant rentrer chez lui. En effet, chez les Grecs, religion et citoyen sont intimement liés. L'enjeu du récit entremêlé de Nolan est de montrer qu'Ulysse lui-même va finir par prendre conscience d'être devenu un sauvage et qu'il ne peut donc honorer sa promesse d'être de retour auprès de Pénélope, pour défendre sa femme et son royaume. Tout l'enjeu pour le spectateur est de prendre conscience de cette réalité, morcelée au début. Ulysse fuit cette réalité au départ, il essaye comme à son habitude de s'y soustraire, quitte à perdre la mémoire. Nolan cherche à ce que le spectateur puisse reconstruire la culpabilité d'Ulysse avec des bribes de récit. Une fois que le Héros a pris conscience de ses actes et qu'il accepte enfin la volonté des dieux, c'est à dire sa culpabilité, il peut alors rejoindre son foyer (mot plus exact que le mot "patrie" employé dans le film). Alors la puissance du message de Nolan se déploie. Le tour de force de Nolan est de faire comprendre que "le peuple de la mer" craint par tous les habitants de la Méditerranée et mentionné à plusieurs reprises, peut être n'importe qui. Ce peuple, effrayant les populations de part sa simple rumeur, est en fait les vainqueurs de Troie, qui ont perdu leur humanité dans la guerre et les massacres. Plus que les dieux, c'est Ulysse qui s'empêche de revenir, se sachant indigne de la civilisation. Il doit revenir en Grec civilisé et non en tant que "peuple de la mer". Les monologues d'Ulysse sont à ce titre particulièrement bien écrits et montre tout le travail de remise qu'il a du faire pour revenir en homme digne. Le film possède un côté moralisateur, mais c'est ce qui est précisément attendu de la part de Nolan, conteur des temps contemporains. 


En définitive, Nolan, tout comme Ulysse, n'est pas loin de se noyer dans son Odyssée, du fait d'un montage phénétique qui enchaîne les péripéties pendant la première heure. Il arrive à poser son intrigue dans un second temps pour nous livrer un récit saisissant au message universel. Après d'âpres péripéties, Nolan réussit son Odyssée.  



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